Parler de « religion civile » c’est d’abord s’en référer à Jean-Jacques Rousseau, car il en a proposé le concept dans le dernier chapitre « Du contrat social » (1762). Rousseau avait lu l’article sur le « Droit naturel » de Diderot. Il avait conscience que la loi morale naturelle ne suffirait pas à former en chaque citoyen les sentiments d’obligation et de sociabilité, sans lesquels la loi n’est pas respectée.
Face au pluralisme religieux et à l’individualisme qui allait jaillir de la Démocratie, Rousseau en appelait à une autorité qui puisse « entraîner sans violence et persuader sans convaincre » : une religion civile qui aurait pour vocation de mettre en lumière les bienfaits civils des religions. Les résultats attendus étaient donc ceux d’un sentiment de sociabilité et d’un respect de l’obligation envers les droits humains. Ce projet de religion civile ne pouvait être mis en Å“uvre qu’avec la bienveillance de l’Etat, garant des droits de l’homme. Ce fut d’abord le cas des Etats-Unis, dont la Déclaration d’indépendance (1776) invoque le « Dieu de la nature », et de la France qui fait également référence à « l’Etre suprême » dans sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789). Bien sûr la contribution des Etats n’était pas suffisante à la bonne réalisation du projet, tel que Rousseau l’avait pensé : il fallait également celles des religions. Elles y ont concouru pleinement aux Etats-Unis, pays qui leur est historiquement une terre de refuge, quand les Puritains furent persécutés en Europe au XVIIème siècle. A l’inverse, en France, la liberté de culte consécutive à la Révolution était trop récente, pour que les religions participent unanimement à une telle religion civile. Il s’en est suivi un manque de compréhension et de coopération entre les religions et l’Etat. Les pouvoirs publics ont été tentés de substituer aux religions cette religion civile pour unifier la communauté nationale, lui donner une identité, favoriser son être ensemble. Comme cette fonction sociétale peut être assurée par des institutions politico-sociales, la tentation pour les pouvoirs publics a donc été de se substituer aux religions. C’est ainsi que la notion de « religion civile » a été reprise par la sociologie des religions, deux siècles après que Rousseau l’ait inventée. Pour les sociologues, ce concept caractérise une nation qui emprunte des éléments propres à la religion pour mieux fonder son unité ou son universalité. La théorie de la « religion civile » explique ainsi comment les grandes religions historiques perdent le contrôle du religieux au profit d’institutions laïques. Certes ce processus historique est indéniable, mais la théorie de la « religion civile » le croit irréversible, comme si la fin de la religion était programmée et que subsisterait seul le religieux : un ensemble de rites, de croyances, de principes, de commémorations, de rassemblements et de ferveurs collectives qui s’auto-produirait sans aucun lien avec la religion, laquelle en perdrait ainsi sa fonction sociale et n’aurait donc plus lieu d’être. Je pense au contraire que rien n’est inéluctable. Car les religions n’entendent pas abandonner le religieux aux instances culturelles et politique. Pour peu qu’elles s’organisent, elles peuvent devenir les acteurs du « vivre-ensemble » à l’échelle locale, comme le propose Cieux. Ainsi, le religieux ne se répandra pas à l’état sauvage, aux dépens des religions, à leur insu, mais grâce à elles. L’association Cieux, loin de se substituer aux religions, les aide au contraire à manifester leur pertinence dans la société. Aujourd’hui, comme l’avait bien anticipé Rousseau, la contribution des religions au bien commun de la cité est indispensable aux sociétés marquées par l’atomisation des individus. Au sein des communautés religieuses prospèrent des valeurs qui tendent à disparaître à l’extérieur : la fraternité, la véracité, le don… Pour que ces valeurs soient partagées dans toute la société, Cieux engage les communautés d’un même quartier, à vivre leur foi en union fraternelle avec ceux qui partagent des convictions différentes. Régulièrement dans une ville, une cité, des rencontres inter-communautaires sont organisées auxquelles les non-pratiquants et les non-croyants sont invités. Ainsi, Cieux est l’organisation que les communautés se donnent tant pour empêcher la banalisation et l’indifférenciation du « religieux » que pour préserver les valeurs menacées par l’individualisme moderne. Les membres de Cieux relèvent de diverses communautés au sein desquelles ils préparent les rencontres sans se mélanger, de façon à respecter la cohérence de leur propre religion. Cieux ne saurait donc être considéré comme une religion civile qui se substituerait aux religions, d’autant que l’association s’interdit toute décision contraire aux communautés partenaires. De même, pour ne pas faire ingérence au sein des instances religieuses, Cieux s’abstient de rendre des avis publics à propos des questions politiques, économiques, sociales, scientifiques ou cultuelles. Au fond, Cieux n’est qu’une instance coordinatrice, qui ne rompe le silence que pour dialoguer.
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Qu’apporte CIEUX aux religions et notamment aux « religions civiles » ?
Qu’apporte CIEUX aux religions et notamment aux « religions civiles » ?

